ÉMILE CONSTANT BOMBET: L'enfant sacré du PDCI_RDA

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07 Nov 2009 - 04:30:32
Joël Dervain, DG de la SIR : « NOS MECANISMES DE DEFENSE ONT ETE MIS A MAL »

 

Le secteur du raffinage se porte mal. Les caprices du marché du pétrole brut affectent durement les raffineries à travers le monde. La Société ivoirienne de raffinage (SIR) accuse elle aussi le coup. Durement. D’autant plus durement qu’elle souffre, depuis 2008, d’un manque à gagner de plus de 70 milliards. Echappera-t-elle à la vague de fermetures courantes dans le secteur depuis quelques mois ?

 

Pour le directeur général, M. Joël Dervain, cette éventualité n’est pas à exclure. Analyse critique d’un monde où la matière première coûte plus cher que le produit fini et inquiétude pour une entreprise qui demeure le fleuron de l’industrie ivoirienne.

 

 

Le contexte économique du raffinage s’est durci depuis quelque temps, affectant toutes les raffineries du monde. La Sir n’y échappe pas, mais sa situation a certainement une spécificité…

La Sir, effectivement, n’échappe pas à ce qui se passe sur le marché du pétrole où l’on observe l’effondrement des marges de raffinage. Ce qui caractérise la Sir dans ce contexte, c’est qu’elle est le fournisseur essentiel, unique et principal du marché de la Côte d’Ivoire. Elle est donc un instrument stratégique entre les mains du gouvernement ivoirien et a dû jouer par le passé le rôle qui consiste à atténuer un peu les effets de la volatilité du prix des produits pétroliers.

En 2008 surtout, on a pu observer une envolée des prix et donc la Sir a accepté, à la demande de l’Etat, de ne pas répercuter entièrement cette hausse des prix sur le portefeuille des consommateurs. Ce qui a engendré un manque à gagner de près de 70 milliards de francs CFA.

Que représente cette somme dans le fonctionnement de la Sir ?

Elle constitue notre fonds de roulement. Nous sommes ainsi obligés de travailler essentiellement sur découvert bancaire, et ce n’est pas une situation confortable. Cette situation fait que nos mécanismes de défense sont mis à mal du fait de la disparition ou de la quasi-disparition de notre fonds de roulement. Nous faisons donc un appel extrêmement important au système de financement international, donc aux banques internationales. Et aujourd’hui, nous sommes dans une situation de très grande dépendance par rapport à ces banques qui, si elles décident que le risque Sir est trop dur à assumer, peuvent du jour au lendemain arrêter de financer notre exploitation et donc  engendrer l’arrêt de nos activités.

La Sir n’est-elle pas victime d’elle-même au bout du compte? Conçue à l’origine pour le marché local elle a connu une expansion un peu trop fulgurante sans doute…

Ça aussi, c’est une de nos particularités. La Sir a pu bénéficier, dans son histoire, de décisions extrêmement sages et prospectives prises par l’Etat ivoirien, ne serait-ce que par le fait que l’Etat a décidé de la doter de moyens techniques uniques en Afrique (à part l’Afrique du Sud) à travers un hydrocraqueur. La SIR a été construite dans l’idée de fournir un marché intérieur, c’est-à-dire, historiquement, le marché de la Côte d’Ivoire, l’Est du Mali, et le marché de la Haute Volta qui est devenu par la suite le Burkina Faso. Ce marché croissait dans les 20 premières années de notre indépendance (de 1960 à 1980) à un rythme de 10% par an et donc doublait tous les 7 ans. La Sir, grâce à l’action de l’Etat, a accompagné cette évolution par des expansions successives qui l’ont vu passer de 700 000 tonnes par an en 1965 à 4 millions de tonnes par en 1980.

Malheureusement, la crise est passée par là et pendant 15 ans (entre 1980 et 1995), ce marché qui croissait à un rythme de 10% par an a commencé à décroître à un rythme de 5% par an. La Sir s’est trouvée alors avec une capacité de raffinage excédentaire qu’il a bien fallu mettre à profit. Et aujourd’hui, la Sir, effectivement, est, dans la sous-région, la raffinerie qui fournit le plus de produits pétroliers aux pays situés sur la côte ouest-africaine sur un rayon qui part de la Mauritanie au Nord jusqu’à la Namibie au Sud, mais avec un tir groupé sur le Nigeria qui est un gros importateur et à qui nous vendons beaucoup de produits raffinés.

Cela ne vous met-il pas dans une situation fragile ?

Effectivement, cela nous met dans une situation extrêmement fragile, parce que la Sir n’a pas été conçue pour exporter. Par la force des choses, nous exportons sur un marché extrêmement compétitif, pas toujours très rémunérateur, et cela peut effectivement nous affaiblir et nous rendre moins forts quand nous traversons une crise comme celle que nous traversons actuellement, à savoir la faiblesse des marges de raffinage qui n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que cette faiblesse des marges de raffinage, voire son inexistence ou parfois même des marges négatives, puisse s’observer sur une durée aussi longue. Depuis plus de sept mois, nous sommes dans cette situation et comme toutes les autres raffineries du monde, la Sir en pâtit. Et aujourd’hui, effectivement, nous sommes dans une situation très délicate, pour ne pas dire précaire.

Cela va-t-il vous amener à redimensionner vos activités ?

Effectivement. La priorité pour la Sir, c’est la fourniture en qualité et en sécurité, au meilleur coût possible du marché de la Côte d’Ivoire. Ça, c’est notre mission première et nous n’allons pas y déroger. Par contre, en ce qui concerne les exportations, nous sommes en train de négocier avec nos clients un réajustement considérable à la hausse pour le prix de nos produits. Si nous n’arrivons pas à obtenir des prix rémunérateurs, nous allons nous retirer du marché de l’exportation pour mieux nous concentrer sur le marché de la Côte d’Ivoire et les autres marchés de l’hinterland (Burkina Faso et Mali). Vu la gravité de la situation, le Conseil d’administration de la Sir a demandé à la Direction générale de rédiger un Livre blanc qui sera présenté au Gouvernement. En effet, la situation de la Sir est une situation mondiale, mais qui est aggravée par quelques préoccupations locales : absence de fonds de roulement et plus récemment par le fait que le prix de reprise ex-raffinerie a été remodelé. Ce remodelage s’est traduit par une baisse. Le consommateur ne peut que se réjouir de cette situation, mais pour le raffineur que nous sommes, ce sont entre 10 et 12 milliards de francs CFA par an en moins sur notre chiffre d’affaires ; ce qui correspond à peu près au résultat net qu’on peut faire quand la Sir marche bien.

 

Le prix du brut semble être un problème essentiel. Qu’est-ce qui explique ses envolées régulières ces derniers temps ?

Vous faites bien de poser la question. C’est une question tout à fait naturelle, qui saute à l’esprit… Le prix du brut, effectivement, pose problème. Pourquoi ? Eh bien, parce que le brut est devenu un instrument financier. C’est devenu une commodité qui fait l’objet de transactions boursières. Le brut s’est financiarisé. Pour une tonne de brut physique réellement consommée sur le marché et transformée en produits finis par un raffineur, il y a 12 tonnes qui font l’objet de transactions papier sur les bourses pétrolières à Londres, à New York, à Hong Kong, etc. C’est un instrument financier qui, malheureusement, actuellement, est très déconnecté du prix des produits raffinés. En d’autres termes, aujourd’hui, il y a une surévaluation du prix du brut.

Pourquoi alors ne pas recourir au brut produit en en Côte d’Ivoire ?

C’est une question tout à fait naturelle, légitime et intelligente qu’il faut se poser… Je ne voudrais pas parler au nom de la Petroci qui, en la matière, est spécialiste. Mais nous savons que dans les dispositions contractuelles, un opérateur étranger qui vient pour dépenser de l’argent pour trouver du pétrole prend un risque. Il veut au moins avoir l’assurance que s’il trouve du pétrole, il le vendra au prix du marché. Cela veut dire que même si l’on se tournait vers la production nationale, cette production serait donc vendue au prix international ; ce qui est tout à fait normal. Peut-être qu’en matière de sécurité, s’il y avait un problème de rupture, l’Etat de Côte d’Ivoire déciderait d’allouer son brut à la Sir pour ne pas qu’elle ferme. Mais sur un plan purement économique, que ce soit du brut ivoirien ou nigérian, il n’y aurait pas de différence puisque c’est le prix même qui pose problème.

 

N’est-ce pas plutôt sa qualité qui poserait problème ?

Le brut ivoirien, il faut le dire, est de très bonne qualité. Que ce soit le « Baobab », « l’Espoir », « le Lion » ou « le Bélier » à l’époque, ce sont des bruts qui se caractérisent par leur très forte teneur en essence. Or, quand on voit la hiérarchisation des produits pétroliers, l’essence est le produit qui se vend le plus cher. Malheureusement, le marché de la Côte d’Ivoire est un marché diesel. Pour une tonne d’essence que nous vendons en Côte d’Ivoire, nous vendons six tonnes de diesel. Pour nous assurer l’optimisation de la Sir, nous sommes donc à la recherche du pétrole brut qui produise beaucoup de diesel.

Ce pétrole,  semble-t-il, peut être trouvé au Nigeria…

Heureusement oui, nous pouvons trouver ce pétrole au Nigeria. Il y a deux qualités de pétrole au Nigeria qui ont la particularité de produire beaucoup de diesel. L’optimum économique de la Côte d’Ivoire consiste donc à importer des pétroles bruts qui sont riches en gas-oil et à exporter son pétrole à elle qui est riche en essence et qui se vend très bien aux Etats-Unis, en Argentine et dans tous les pays où les consommations d’essence sont très importantes.

 

Au Ghana, la raffinerie est fermée depuis quelques mois, comme dans plusieurs pays en Afrique, en Amérique et en Europe. Faut-il craindre cette éventualité ici aussi ?

Nous devons d’abord prouver à l’Etat que la Sir est gérée comme un bon père de famille doit gérer une entreprise. Notre devoir, c’est de montrer à l’Etat, à notre Conseil d’administration (ce qui est déjà fait) et à notre tutelle que la Sir est gérée comme un bon père de famille le ferait et qu’il n’y a pas de gaspillage.

Il faudrait montrer que les achats de brut se font dans des conditions tout à fait normales, par appels d’offres, que les prix sont transparents, que les ventes de produits se font aussi dans des conditions transparentes. Il faut qu’on montre aussi que nous faisons beaucoup d’efforts en ce qui concerne les dépenses de fonctionnement, qu’il y a une volonté d’éviter le gaspillage et une volonté de rationaliser les dépenses.

Une fois qu’on a prouvé tout cela (ce sera l’objet du Livre blanc), nous allons leur exposer comment la situation internationale impacte la Sir et comment l’Etat peut nous aider vis-à-vis de ceux qui tiennent les cordons de la bourse, de ceux qui peuvent décider de la poursuite de l’activité de la Sir ou de son arrêt (je pense aux banquiers). Avec l’appui de l’Etat, des décisions qu’il pourrait prendre pour les rassurer, l’éventualité de la fermeture de la Sir doit être, pour l’instant, écartée. Mais il faut quand même, en toute objectivité, l’envisager, parce que c’est une probabilité qui n’est pas nulle, compte tenu des problèmes que nous avons.

 

Le prix des produits raffinés, à l’évidence, ne correspond pas à la réalité. Faut-il envisager un réajustement ?

S’il fallait réajuster d’une manière officielle le prix des produits raffinés par rapport au prix du brut, il faudrait pratiquement augmenter de 50 francs le litre le prix ex-Sir. Qui peut encore demander au consommateur de céder 50 francs en plus avec tous les problèmes qu’il a ? C’est toute la difficulté. La solution serait pourtant d’augmenter le prix ex-Sir de 50 francs. Cela aurait pour effet de rassurer les banquiers, qui pourraient alors nous appuyer.

Selon certains analystes, la situation pourrait durer quatre ans au moins. La Sir pourra-t-elle tenir le coup ?

Cette crise est, en fait, la situation du poker menteur. Si elle dure trois à quatre ans, c’est toute l’industrie mondiale du raffinage qui sera sinistrée. Et là, il y aura un contrecoup considérable, parce que le marché va parler, il y aura la vérité des prix. On va assister à une hausse vertigineuse des prix des produits raffinés par manque de produits raffinés, parce que beaucoup de raffineries vont fermer. Historiquement, de toutes les façons, le maillon raffinage de la chaîne pétrolière n’a pas été le plus rentable. Il a toujours été le maillon où les marges ont été les plus faibles. Mais j’ai bon espoir de le voir se redresser pour atteindre un niveau positif qui permette au moins de financer les frais variables et les frais fixes et de reconstituer les fonds de roulement.

Pour l’instant, nous, nous avons un horizon très limité. Nous vivons au jour le jour. Nous en sommes à nous demander chaque jour si nous allons trouver les ressources pour financer la prochaine cargaison. Or, la prochaine cargaison, c’est dans 15 jours, voire 10.

Quid des engagements de l’Etat vis-à-vis de la Sir relativement au manque à gagner de 70 milliards de francs que vous avez accusé ?

L’Etat a fait ce qu’il fallait faire en la matière. Après avoir reconnu ce manque à gagner, l’Etat a mis en place un dispositif à la faveur d’une baisse générale des prix. Ce dispositif nous satisfait, mais ne satisfait pas les banques. Dans un premier temps, c’est la Sir qui, comme par le passé, collectait directement ce qui était prévu pour qu’elle puisse être remboursée et donc les banquiers étaient prêts à nous désintéresser, à reconstituer notre fonds de roulement et à se faire rembourser par ce mécanisme-là. Mais pour des questions de traçabilité et de principe, l’Etat a décidé de mettre en place un mécanisme de collecte hors Sir. C’est donc la Douane qui, aujourd’hui, collecte avec une certaine efficacité cet argent qui va être reversé à la Sir. Malheureusement, ce mécanisme ne fait pas l’affaire des banquiers qui se disent que l’Etat a souvent des contingences. Et parfois il y a la raison d’Etat qui fait qu’on n’est pas sûr que cet argent qui sera collecté pour le compte de la Sir lui sera reversé. C’est peut-être ce qu’on demandera à l’Etat : qu’il puisse rencontrer les banquiers et les rassurer sur le fait que le mécanisme qui a été mis en place est dédié essentiellement au remboursement de la dette. Peut-être que les banquiers à ce moment-là nous aideront à reconstituer notre fonds de roulement et à tenir plus longtemps même si l’on sait que le véritable redressement de la Sir et de toutes les raffineries dans le monde se fera le jour où les marges de raffinage redeviendront positives comme c’était le cas il y a quelque temps encore.

 

 

Interview réalisée par

Elvis KODJO (FRAT MAT)


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